"What Else is There?" - FanFic de Setsugekka


Prologue

« … rien à foutre, tu viens d’où ? Quinze coups dans la gueule, j’ai la main lourde, je déterre ta grand-mère et la viole comme une chienne, et si t’es pas contente, je viole ton… »

La chaîne hi-fi égraine en fond sonore les phrases hachées d’un morceau de rap, entrecoupées à un rythme régulier par les crissements fatigués du vieux sommier.
La jeune fille réprime un soupir. Elle promène un regard las sur le buste du mâle qui s’agite sur et dedans elle. N’y voyant rien de notable, ses yeux vont au-delà de l’épaule de son partenaire et se fixent au plafond. Elle remarque une tâche, de l’humidité sans doute, et quelques toiles d’araignées. C’est pas grand-chose, mais ça fait crade.

« …prête pour la douche, je te pisse dessus, et je te brise le … »

-Fais un effort, merde ! souffle une voix affaiblie par l’excitation et la performance physique.
Elle détache donc son regard du plafond et fait l’effort de dévisager son partenaire. Il n’est pourtant pas à son avantage ainsi, le front plissé, les cheveux collés par la sueur, la bouche déformée par un rictus de plaisir. Ses yeux mi-clos, légèrement révulsés, brillent par leur absence de regard. Et ça aussi, quelque part, ça fait crade.
Absorbée dans la contemplation de ce visage unique, mais cependant similaire à tant d’autres vus d’en dessous, elle en a presque oublié de gémir !

« …ramène tout ton clan et ta mère à la cave, prête pour la tournante, je vais te faire un nouveau frère, ne pleure pas… »

Elle simule un plaisir très conventionnel, elle tache de ne pas faire trop extravagant, il faut que ça reste crédible. De toute façon, à en croire les soupirs écourtés de ce mâle et la cadence accélérée de ses coups de reins, elle n’aura pas à se fatiguer très longtemps. Elle tourne un instant son visage fermé, inexpressif vers la fenêtre. Les rideaux, mal tirés, laissent filtrer des rayons dorés où scintillent milles particules de poussière.
Le mâle se raidit alors et laisse échapper un long râle, difficilement identifiable comme humain. Bestial. Elle le regarde intensément, n’en perd pas une miette, c’est son moment favori. Il s’est figé, cambré au dessus d’elle, le visage monstrueusement enlaidi par le trop plein de plaisir. Elle sourirait, si elle n’avait déjà vu cette expression un nombre incalculable de fois. Comble du ridicule, un rayon de soleil s’est posé sur son front, dessinant une grossière auréole qui, à défaut de flotter gracieusement au dessus de son être, se serait lamentablement écrasée à même son crâne.

« …que des bâtards de barbares… ta peau se décolle, tu cries comme une pute… »

Après ces quelques instants pesants, comme suspendus, il se plaque sans délicatesse tout contre elle. Sa peau à lui, moite et collante, contamine la sienne, alors propre et douce. Son souffle brûlant et humide vient inonder sa gorge, tandis qu’elle se remet stoïquement à fixer le plafond. Le contact de ce corps l’irradie, elle espère en silence qu’il reprendra vite son souffle, ou du moins qu’il s’écartera d’elle au plus vite. Elle sait qu’elle peut compter sur la sensation désagréable de la capote pleine, capote dont la majorité de ses amants se débarrassent avec empressement après consommation. Lorsqu’ils prennent la peine d’en mettre une, bien sûr, non par égard pour elle, mais par soucis pour eux.

« …Gentiment je t’immole… »

Comme prévu, il ne tarde pas à se retirer et prend la direction de la salle de bain, sans un regard ou un mot pour elle. Un énième anonyme dont la semence va échouer dans la petite poubelle à couvercle, sous le lavabo.
Furtivement, un mot lui traverse l’esprit : assassin. Certains hommes font grand cas d’un avortement, qu’en est il des milliers de graines de vie négligemment balancées dans une poubelle au cours de la vie d’un mâle ?...

Mais non, ça n’est pas un assassin.
Pas un assassin, juste un infidèle.
L’homme infidèle urine d’ailleurs tranquillement, sans avoir pris ni la peine de relever la lunette des toilettes, ni celle de fermer la porte de la salle de bain. Il se met même à siffloter un petit air gai. Il n’est manifestement pas rongé par la culpabilité…
Elle se redresse alors, très calmement. C’en est trop.
L’adultère n’est pas un crime, mais éclabousser ses toilettes en est un. C’est vraiment crade.

Elle enfile le t-shirt blanc que l’homme a négligemment laissé sur la moquette et se lève. Ses pieds font un bruit doux et feutré en effleurant la moquette.
Elle apparaît dans l’encadrement de la porte, dardant sur lui un regard neutre. Il devine sa présence et se retourne à demi. Il lui sourit, l’air concupiscent.
-T’en as encore envie, beauté ?
Elle le fixe. Son mutisme le met mal à l’aise.
Il se détourne un instant pour reporter son attention sur ses mains. Les dernières gouttes tombées, il s’apprête à tirer la chasse d’eau mais elle lui touche alors l’épaule. -A genoux, murmure t’elle.
Il grimace un sourire, mi-amusé, mi-sérieux.
-Ah non, désolé poupée mais les trucs salasses ou sado maso c’est pas trop mon trip, tu vois ?
Il laisse échapper un rire bref et anxieux.
-Et me regarde pas comme ça, ça me fait flipper sérieux, pendant un moment j’ai cru que t’allais me tuer !
Sans mot dire, elle se saisit alors d’une lime à ongle posée sur la petite étagère surplombant le lavabos, avant de la lui planter dans le bas du ventre. Contrairement à ce que laissent penser les films, cela fut silencieux et peu impressionnant. Pas de bruit de succion écoeurant, pas d’effusion de sang, pas même un hurlement. La petite lime s’est enfoncée dans la peau du bas ventre comme un couteau dans du beurre mou.
L’anonyme fixe un instant ce morceau de métal planté en lui, les yeux ronds. Ses mains se mettent à trembler, il devient livide en une vitesse record.
-Putain, mais t’es complètement cin… !!
Elle ne lui laisse pas le temps de continuer, elle profite du fait qu’il soit légèrement penché en avant pour lui empoigner les cheveux et le tirer dans les toilettes. Sa tête heurte violemment le rebord de faïence, cette fois il pousse un cri de douleur tandis que trois de ses dents tombent dans le fond de la cuvette.
Elle est en totale position de force maintenant, et elle entend le rester. Empoignant toujours ses cheveux, elle plonge la tête de l’homme dans l’eau sale. Il hurle à présent, mais ses cris ne parviennent à la surface qu’atténués et déformés. On croirait entendre un aquarium parler, c’est amusant.
Il se débat, tente de se redresser. Paniqué, il ne peut que brasser de l’air, ses mains glissent sur le carrelage et ne parviennent à trouver un appui solide. Il s’agrippe alors à elle, la griffe, cherche à saisir un membre ou un vêtement, une prise pour la déstabiliser. Mais elle le plaque solidement. Elle est plutôt curieuse, en fait. Elle se demande combien de temps, en réalité, un homme peut rester sans respirer. Surtout lorsqu’il se débat ainsi, ça n’est pas très malin, il gaspille de l’oxygène.
Soudain, dans un ultime sursaut de désespoir, il parvient à hisser son visage hors de cette eau sale. Son souffle est rauque, il avale d’énormes bouffées d’air à un rythme effréné, incapable pour l’instant du moindre mouvement.
Elle l’observe un instant. Paradoxalement, on dirait un poisson que l’on vient d’arracher à l’eau : les yeux exorbités, la bouche grande ouverte, pompant désespérément l’air. Sauf que les poissons ne sentent pas l’urine. Quel étrange animal que l’homme !
Elle pose alors les mains de chaque coté de sa tête, fermement. Il tente de la dégager, mais n’en a pas la force. Il gémit, sourdement, à croire qu’il sait déjà ce qui va arriver. Peut être que lui aussi, il sait comment on tue les lapins, pour qu’ils soient meilleurs. On leur arrache les yeux, pour mieux les vider de leur sang.
Elle sent sous les ongles de ses pouces les paupières serrées, serrées ! Mais ça n’est pas un obstacle, c’est plutôt fin, une paupière. Tout juste si ça sert à protéger de la poussière, alors…
En poussant, elle y est arrivée. Elle sent à présent la surface parfaitement lisse et lubrifiée de l’œil sur sa peau. Il hurle, un cri aigu, il tente d’arracher ses mains à son visage mais il est trop tard, elle est plus rapide. Elle pousse encore, et quelque chose éclate comme une bulle sous la pression. Un liquide épais, semblable à du blanc d’œuf, s’écoule paresseusement sur la pommette de l’homme. Il ne hurle plus, il sanglote, crie et gémit tout à la fois.
Elle perce le second œil de la même façon. Puis lui remet la tête sous l’eau. Pour le coup, elle rougit, devient même écarlate. Les pouces calés dans les orbites vides constituent une sacrée prise. Toujours ce bruit d’aquarium bavard.
-C’est marrant, susurre t’elle, moi aussi, un instant, j’ai cru que j’allais te tuer…

Elle ne saurait dire combien de temps cela a duré, exactement. Le corps a continué de se tendre, les mains de glisser, les pieds de battre, et la tête de cracher. Puis tout s’est arrêté, peu à peu. Une dernière convulsion dans la jambe, et rien n’a plus bougé.
Elle se redresse et arrache le cadavre aux toilettes, avec lesquelles il semblait désormais vouloir fusionner. Elle libère ses pouces des deux orbites béantes. Des lambeaux de chaire rouges vifs y restent accrochés.
Elle ouvre le petit meuble de salle de bain et en sort des lingettes nettoyantes. Méticuleusement, elle se met à laver les toilettes. Elle nettoie avec une attention toute particulière la lunette, puis tire la chasse d’eau. Elle s’essuie le front du dos du bras, l’air satisfait. Plus une trace, c’est parfait !
Puis elle regarde l’homme infidèle. Il la fixe d’un regard sans équivoque. Elle est contrariée. Parce que pour le coup, ça fait drôlement crade. Mais quelque chose brille, dans toute cette crasse. L’anneau. Elle s’accroupit pour récupérer l’alliance, elle l’arrache froidement au doigt, elle n’a plus sa place ici.
Mais à cet instant, le cadavre tressaille. Il émet un gémissement étrange, une plainte noyée dans un liquide épais. Il lui saisit le poignet et se redresse. Elle commet l’irréparable erreur de le regarder dans les yeux, de voir le néant.
Elle est aspirée.



1.
La luminosité lui fit plisser les yeux.
Par réflexe elle leva son bras en opposition, pensant parer la lueur si agressive qui assaillait ses yeux fatigués, mais cela ne changea rien. Elle était littéralement cernée par la lumière, crue et diaphane.
Elle mit un certain temps à comprendre qu’il s’agissait de brume. Une brume épaisse et froide, saturée d’humidité, une brume qui piquait par sa fraîcheur, qui semblait pénétrer sa peau et ses os. Elle fut d’ailleurs parcourue d’un long frisson, et se frictionna les bras, par réflexe… Elle ne portait qu’un t-shirt, qui tombait juste sur le haut de ses cuisses. Elle jeta un regard circulaire, mais aucun point de repère, la brume l’enveloppait totalement. « Un linceul » songea t’elle distraitement.
Une image naquit alors dans son esprit : lorsqu’elle était enfant, elle avait recueilli un moineau tombé du nid. Naïvement, voyant le petit corps nu grelotter de froid, elle l’avait installé dans une petite boite qu’elle avait remplie de coton. Après y avoir déposé l’oisillon, et voyant qu’il tremblait toujours, elle avait rajouté du coton, puis fermé la boite. Lorsqu’elle l’avait rouverte, le pauvre petit ne bougeait plus, bien sur, il était mort. Noyé dans la formidable masse blanche du coton.
Ce souvenir la frappa douloureusement, elle commençait à comprendre ce qu’il avait pu éprouver avant de mourir. Elle fit de nouveau un tour sur elle-même. S’il s’agissait d’un cercueil, il était vaste. Mais clos, d’une façon ou d’une autre.
Elle baissa les yeux et constata qu’il y avait un sol, sous ses pieds nus, ce qui n’était pas si mal. A présent il fallait se mettre en route. Si ça ne devait la mener nulle part, ça aurait le mérite de la réchauffer un peu. Il n’avait pas fallu longtemps à son corps pour se couvrir de chaire de poule.
Elle marcha donc sur ce qu’elle identifia comme du bitume, se demandant vaguement où elle pouvait bien être. Non, la véritable question était de savoir où elle allait. La même question depuis plus de dix ans en réalité, la même question depuis qu’elle avait commencé à errer dans la brume. Mais qui ne se soucie pas du but ne demande pas où il va.

Le silence pesait lourdement, absolu.
Elle s’arrêta un instant, un peu oppressée. Machinalement, elle claqua des doigts, elle savait que le brouillard tendait à répercuter et perpétuer les sons, mais celui-ci semblait plutôt les avaler… Le claquement émit un bruit mat, comme assourdi, puis mourut, englouti par le silence implacable de la brume.
On lui refusait jusqu’à l’écho de ses pas, alors elle plaqua les mains contre ses oreilles. Elle entendit le bruit d’un formidable volcan sur le point d’entrer en éruption, et fermant les yeux dans la brume, elle en vit même le magma. Lorsqu’elle avait compris que fermer les yeux face à la lumière, c’était voir son sang à travers la fine enveloppe de la paupière, cela l’avait épouvantée, mais aujourd’hui c’était réconfortant.
Elle marcha donc, les mains sur les oreilles et les yeux clos, à écouter son sang bouillonner en elle comme un torrent de lave, à le regarder pulser dans sa peau. Oh oui, elle se sentait vivante, débordante de vie même, et cette seule pensée suffit à la réchauffer un peu.

Elle continua ainsi, incapable de déterminer si elle marchait depuis des minutes ou des heures. L’absence totale de repère la déstabilisait : comment estimer la distance en se basant sur les battements d’un cœur, comment percevoir le temps sans aucun changement extérieur ?
Le temps d’ici était différent, voilà tout. Comme la brume éternelle qui stagnait dans l’air, le temps semblait suspendu, et un peu étouffant.
Malgré cela, lorsqu‘elle sut qu’il était temps, elle ouvrit les yeux. Elle avait atteint un but.
Elle se tenait devant un grand bâtiment de béton dont les étages supérieurs disparaissaient, noyés dans la masse opaque et blanche. Les petites ouvertures noires qui jalonnaient la façade ressemblaient davantage à des meurtrières qu’à des fenêtres. Face à elle, l’entrée. Quelques marches, puis une double porte vitrée surmontée d’un panneau, dont la peinture d’un rouge sale et en partie écaillée laissait deviner deux mots :
BROOKHAVEN HOSPITAL

D’où elle se trouvait, elle ne pouvait en aucun cas distinguer le hall du bâtiment. Ce dont elle était sure, cependant, c’est qu’aucune vie n’y brillait…
Elle se retourna alors vivement. Dans ce linceul de brume, au sein de cet océan de silence, venait de retentir un bruit qui lui glaça le sang. Son corps se recouvrit instantanément d’une fine couche de sueur.
Le bruit s’éleva de nouveau, venant de nulle part. Ou de partout. Un long mugissement, trop long, trop grave pour être le fait d’un animal ou d’un être humain. Une plainte étouffée, menaçante, aux résonances métalliques, le bruit que ferait la très vieille sirène d’un très vieux bateau sur le point de rendre l’âme.
Elle scrutait la brume, s’attendant presque à distinguer la monstrueuse silhouette d’une chose dont elle ne soupçonnait pas même l’existence… Elle se sentait toute petite, toute petite et démunie, quasiment nue au milieu de ce brouillard. Elle plissa les yeux, une forme bougeait là, à quelques mètres, quelques pas au devant d’elle…
Mais un grincement se fit entendre dans son dos. Elle se tourna de nouveau, non sans laisser échapper un faible gémissement.
L’hôpital avait changé, mais elle ne sut dire en quoi. Ce qui de prime abord s’apparentait à la plus banale des façades avait pris en consistance, le lieu semblait s’être épaissi. Et une porte était ouverte.
Elle comprit alors, avec une certitude aigue, presque douloureuse. Il n’y avait pas âme qui vive dans la brume.
Non, ce qui avait mugi, c’était l’Hôpital.
Elle jeta un dernier coup d’œil derrière elle. Plus la moindre forme mouvante. Une illusion d’optique, sans doute. Pourtant elle se sentait oppressée.
La porte vitrée désormais entrebâillée sur les ténèbres l’invitait à entrer.
Elle déglutit difficilement : avait elle vraiment le choix ?
« Il est vivant » songea t’elle en gravissant les quelques marches qui la séparaient de l’entrée.



2.
Elle passa la porte, et le monde changea autour d’elle.
Elle ne put réprimer une grimace de dégoût lorsque son pied effleura le sol du hall de l’hôpital. Au dehors, elle avait évolué sur du bitume froid et rugueux, jonchés de petites aspérités. Ici la surface était lisse et tiède, presque chaude, et humide.
Le contraste entre le dehors et le dedans était saisissant. Ses yeux peinaient à s’y accoutumer.
Contre toute attente, elle s’était sentie confinée dans la brume blanche, presque en sécurité dans ce désert autiste. Ici, entre les quatre murs de l’Hôpital, elle se sentait perdue. L’obscurité semblait s’étendre à l’infini. Elle avait toujours détesté le noir, de toute façon. Elle baissa les yeux sur ses pieds. Elle les voyait encore, deux vagues taches blanchâtres dans les ténèbres qui reflétaient la lueur blafarde émanant encore du dehors. Un mètre et elle ne les verrait plus. Cette pensée l’angoissa sourdement, mais elle se fit violence et, tel un étrange funambule, se mit à avancer en regardant droit devant elle, alignant ses pas pour réduire au maximum la surface à explorer. Elle avait du mal à respirer, non par angoisse, mais parce que l’air était épais, étonnement lourd et moite, comme chargé.
Elle crut distinguer une forme angulaire sur sa gauche. C’était l’accueil, à n’en pas douter. Toujours à petits pas, elle passa derrière le comptoir et, à tâtons, tacha de trouver un moyen de s’éclairer. Il devait bien y avoir une lampe de poche ici, un briquet, des allumettes, quelque chose ! Ses gestes, calmes et mesurés au début devinrent rapidement nerveux, peu précis. Elle brassait des papiers, ouvrait des tiroirs, tâtait des objets, frénétiquement. Elle refoulait l’appréhension qu’elle sentait monter en elle du mieux qu’elle pouvait, mais ce fut vain. A bout de nerfs, elle finit par taper à trois reprises des poings sur le bois.
-Merde, merde et merde ! gémit elle.
Elle serra les dents pour se donner du courage, pour ne pas craquer quand elle se figea soudain. Trois petits coups venaient de résonner quelque part dans le hall, comme un écho à retardement. Elle retint son souffle.
Quelque chose bougea furtivement, sur sa droite, mais impossible d’évaluer la distance : elle l’avait senti plus qu’elle ne l’avait vu. Tendue à l’extrême, elle sonda l’obscurité, tous les sens en alerte. Trois nouveaux coups furent frappés, en face d’elle, et un peu plus fort. Passé l’effet de surprise, elle soupira légèrement. C’était parfaitement puéril, et cela faisait longtemps que ce genre de jeu ne l’effrayait plus. Cependant, ses mains fouillèrent de nouveau le bureau, cette fois à la recherche d’un objet pouvant faire office d’arme : qui que ce soit, il paierait. On ne se jouait pas d’elle comme ça. A l’instant où ses doigts se refermaient sur un mince objet effilé, trois nouveaux coups furent frappés. Sur le bureau. Elle l’avait senti légèrement vibrer. Et elle eut alors peur, terriblement peur. Ca n’était pas humain. La chose dégageait une présence indéniable, de si près, mais pas une présence rationnelle. Elle n’exhalait aucune chaleur, aucun souffle, elle ne faisait pas le moindre bruit. Elle était là, si près, mais pas perceptible par les sens…
Trois coups, sur sa droite. Elle tourna la tête dans cette direction, et constata avec angoisse mais sans surprise qu’elle ne percevait plus les portes par lesquelles elle était entrée. Elles avaient été comme avalées par la pénombre absolue. Avant même qu’elle ne l’ait envisagé, cela éliminait d’office la possibilité de fuir.
Quelque chose lui effleura la joue, elle se crispa instantanément tandis que le hall résonnait tout entier de dizaines et de dizaines de coups frappés. Ce n’était plus une présence qu’elle devinait, mais des centaines, noyées dans le noir, tout autour d’elle. Elle suffoquait à présent, cernée par le tout et le rien. Quelque chose glissa entre ses jambes, ses cheveux se soulevèrent légèrement comme sous un souffle, ses yeux s’asséchèrent d’un coup. Elle n’y tint plus, serrant très fort ce qui semblait être un crayon à papier, elle l’abattit violemment dans les airs, à l’aveuglette.
Le tapage alentours mourut alors instantanément. Les dents serrées et le souffle court, elle resta immobile dans le silence, un silence aussi épais que les ténèbres qui l’entouraient, plus oppressant encore que le vacarme qui l’avait précédé. Ses membres tremblaient convulsivement sous l’effet de la peur qu’elle devait encaisser, elle tacha de reprendre son calme et de ne pas céder à la panique. Elle voulut poser le crayon sur le bureau d’accueil, mais son geste ne rencontra que le vide. Elle avança l’autre main, cherchant le bois matériel, consistant et rassurant, mais elle ne fit que brasser de l’air.
Elle gémit, malgré elle. Décidemment, c’en était trop, vraiment trop. Elle avait pu supporter beaucoup de choses au long de sa courte vie, mais rien d’équivalent. La fameuse punition du placard, elle l’avait toujours subie sans pleurer, tant qu’elle pouvait toucher les quatre murs qui l’entouraient, tant qu’elle voyait les fines rayures de lumières filtrer par les interstices de la porte. Elle ne s’ennuyait jamais, enfermée dans son placard, sa vision s’adaptant peu à peu à l’obscurité, elle se plaisait à s’imaginer chat et nyctalope, et inventait des fresques épiques ou des animaux fantastiques sur les murs nus et vierges de sa prison. Elle s’amusait à souffler dans les rais de lumière, créant de véritables ouragans de poussière dorée. Non, elle n’avait pas peur dans son placard, elle avait tous ses repères. Les repères qui l’empêchaient de se perdre dans le noir.
Alors qu’ici, ici… Sa main tremblait tant que le crayon lui échappa. Elle guetta le bruit discret de sa chute, mais jamais il ne survint… Elle s’imagina au bord d’un abysse, ses pieds à quelques centimètres d’un gouffre sans fond, elle se vit minuscule dans un univers incommensurable de sombre et de silence, un être infinitésimale au milieu du néant. Assaillie par une mortelle bouffée d’angoisse, prise d’un vertige incontrôlable, elle vacilla. Elle recula vivement, et heurta un objet qui dépassait du mur à hauteur de sa hanche. Non sans éprouver un intense soulagement, elle le tata rapidement sans se retourner, et l’actionna. Il s’agissait d’une clenche, la porte s’ouvrit et elle tomba plus qu’elle n’entra dans la pièce. Elle claqua prestement la porte et chercha une clef à tâtons, qu’elle tourna. Elle posa son front contre le bois et ferma les yeux : elle tacha de respirer doucement, de cesser de trembler, de reprendre le contrôle de son corps avant de remettre de l’ordre dans son esprit. Elle devait se calmer, elle réfléchirait après. L’instinct de survie, sans doute.
Mais son répit fut de très courte durée. Le bois se mit à vibrer sous son front, sous ses doigts, il devint chaud, brûlant, exhalant une fumée aux relents nauséabonds. Fascinée, elle recula tout en dardant un regard aveugle sur la porte. Elle ne remarqua pas à quel point l’air avait gagné en densité, à quel point l’atmosphère de cette pièce était moite, pesante. Habitée.



3.
Elle recula d’un pas, de deux… Elle sentit la présence dans son dos, mais trop tard. Quelque chose s’attaquait déjà à son pied nu. Le contact froid et gluant la fit hurler, tandis que la chose s’enroulait autour de ses bras, de son buste, de son cou. Des lianes, des appendices, des membres ou des tentacules, peu importait, ça s’agrippait, ça enserrait, ça s’insinuait… Elle cessa de hurler lorsque la masse gluante tenta de pénétrer dans sa bouche. Elle se fit bien malgré elle une image mentale de la créature : une espèce de calamar mou et froid, non pas armé de tentacules mais d’immondes langues violacées, de langues gluantes, de langues mortes, une multitude de langues mortes qui cherchaient à l’étouffer, à la ligoter ou à la goûter… L’une d’elle léchait littéralement son visage, cherchait à pénétrer dans les narines avant de revenir vers la bouche, caressant ses lèvres, laissant son empreinte baveuse sur les joues et les paupières.
Elle réprima une violente envie de vomir lorsqu’elle sentit une des choses s’insinuer entre ses cuisses. Elle les serra du plus fort qu’elle put, avec toute l’énergie du désespoir. Elle se sentit une nouvelle fois redevenir petite, toute petite… mais on ne l’aurait pas cette fois, oh non, pas deux fois comme ça, elle était devenue femme, et forte. Elle ouvrit la bouche délibérément et mordit à pleines dents la langue. Ca n’en était pas une, manifestement, et l’acte s’avéra bien plus écoeurant qu’elle ne l’aurait cru. Ce fut comme croquer dans la coquille molle d’un œuf cru, un gros œuf cru vivant et visqueux. Elle ne perça pas l’étrange membre de ses dents, il explosa sous la pression et un liquide qu’elle imagina semblable à du pus s’en écoula paresseusement, dégoulinant sur son menton et coulant jusque dans sa bouche. La créature ne s’émut pas de cette perte, bien au contraire elle s’agita plus férocement entre les cuisses serrées, maintint plus fermement les bras contre le corps.

L’angoisse, le désespoir et le dégoût l’avait submergée, mais un nouveau sentiment faisait surface, menaçant d’éluder tous les autres. Une étincelle née d’un souvenir fugace qui s’embrasait dangereusement en elle : la colère. Oui, elle était en colère, rudement fâchée même, après la situation, après cette chose, mais surtout après elle-même. Car quelle que soit la nature de cette répugnante créature, quel que soit le lieu effrayant où elle se trouvait, quelle que soit la dimension insolite du combat qu’elle menait, elle était en terrain connu, non ? Cette merde n’en voulait qu’à une chose, pour sûr, la même, toujours la même, elle ne valait pas mieux qu’un foutu homme, oui, elle ne valait rien, à ce titre elle méritait bien de crever la gueule ouverte, et on verrait qui serait la victime au final ! Elle se débattit alors aussi soudainement que brusquement, faisant fi de sa peur, de sa détresse, de son envie de vomir, de pleurer, de s’écrouler, elle se débattit et libera un bras, une main, qui se mit à agripper et griffer, détruisant les membres gélatineux, les écorchant, les écrasant, tant et si bien qu’elle dégagea son autre bras.
Le combat semblait gagné, elle allait s’en sortir, mais une nouvelle difficulté se dressait déjà : où aller ? Elle jeta un regard circulaire angoissé, qui la fit frémir presque douloureusement. Face à elle, la porte par laquelle elle était entrée tremblait et vibrait, se gondolait perceptiblement sous l’effet d’un souffle ou d’une chaleur intense. Plus inquiétant, elle rougeoyait sourdement, irradiait une lueur sombre et profondément malsaine, n’augurant rien de bon sur ce qui pouvait se trouver de l’autre coté.
Elle ne souhaitait pas le savoir d’ailleurs. La seule issue que ses yeux misérables percevaient menait droit aux Enfers, s’il fallait donner un nom provisoire à l’abstraction qui menaçait d’ébranler la porte. A coté, l’écoeurante créature dont elle se défaisait laborieusement ne représentait pas même un danger… un petit obstacle, tout au plus. Elle se dégagea vivement de la dernière langue gluante enroulée autour de son mollet, et entreprit de s’éloigner de la chose au plus vite… si tant était qu’elle put s’en éloigner, bien sûr. Elle n’avait aucune idée des dimensions de la pièce, et encore moins des mensurations de sa créature, mais elle devait tenter le coup si elle ne voulait pas périr dans des conditions qu’elle préférait ne pas imaginer.
Elle fonça, mains tendues devant elle, et trouva rapidement ce qui semblait être les contours d’un mur. A tâtons elle le suivit, s’éloignant de la porte écarlate. Les langues la suivaient, la léchaient, tentaient de s’enrouler autour de ses membres pour la ralentir. Elle serrait les dents de toutes ses forces, pour ne pas crier ou vomir. L’air de la pièce semblait s’épaissir et se raréfier, elle peinait à respirer, le mur était brûlant sous ses doigts mais elle n’en avait cure, elle implorait silencieusement pour sortir d’ici, quitter cette pièce. Peu importe ce qu’elle rencontrerait ensuite, elle ne voulait pas subir un nouvel assaut de poulpe répugnant, ni découvrir ce qui suintait derrière la porte et qui lui inspirait une terreur sans nom.
Ses doigts rencontrèrent alors une surface différente. Du bois, peut être. Mais plus du mur. Elle se demanda distraitement si elle faisait un rêve, ou plutôt un cauchemar : ce genre d’issue magique en moment désespéré n’existait que dans les films ou les songes… Mais réelle ou pas, la situation exigeait qu’elle s’enfuie au plus vite. Elle paniqua quelques instants avant de réussir à ouvrir la porte, elle la dépassa et la referma prestement.

Elle inspira une grande bouffée d’air, qui semblait pur comparé à celui vicié qu’elle avait respiré, et resta immobile quelques secondes, les yeux fermés, plus très sure de vouloir découvrir ce qui l’attendait ici. Et pourtant… Elle se retourna, et vit. Son premier réflexe fut de fermer violemment les yeux, car ça n’était pas si mal finalement, de se trouver dans le noir complet quand on était confronté à de telles choses… Mais l’image s’imposa à elle, même les paupières closes, imprimée sur sa rétine et dans son esprit.
Le corps crucifié contre le grillage rouillé… l’éclat des os blancs sous la chair putréfiée… le contenu de l’abdomen déversé sur les jambes pendantes… l’angle improbable de la nuque… Elle baissa la tête et s’obligea à regarder ses pieds, pour changer d’image, passer à tout prix à autre chose… Elle constata qu’une boucle d’intestin trônait à quelques centimètres de ses pieds, et s’efforça d’en faire fi.
La lumière, d’un orangé sale, presque malsain, émanait faiblement de la gauche. Elle tourna la tête dans cette direction, non sans éviter soigneusement les orbites vides du cadavre. Ce qu’elle découvrit faillit la faire hurler, tant ce que signifiaient ces portes la terrifia.
Bien qu’elle ne ce fut pas réellement posé la question auparavant, elle aurait désormais la certitude que sa présence en ces lieux n’était pas fortuite : elle y était attendue. Cela dit, la gueule béante de l’ascenseur paraissait tout sauf engageante… Les portes restaient patiemment ouvertes, mais l’ascenseur, l’hôpital ou quoi que ce fut d’autre se fourvoyait, non, désolée, elle préférait décliner l’invitation.
Elle pensa furtivement à un vieux film d’horreur, mettant en scène un ascenseur devenu vivant, qui prenait un malin plaisir à assassiner les gens. Le film lui avait semblé ridicule, sur le moment, mais elle commençait à revoir son jugement…
Tandis qu’elle secouait légèrement la tête, chassant cette idée plutôt malvenue, elle détecta un mouvement, tout près. Un bruit de décollement spongieux se fit entendre, suivi d’un râle étouffé. Pas besoin de relever la tête, elle intuita que son ami le cadavre commençait à bouger. Finalement, le comité d’accueil savait se montrer très persuasif…
Ni une ni deux, elle fonça vers l’ascenseur, dont les portes se refermèrent automatiquement. Pas de boutons, pas de cadrans, rien. Dans un grincement affreux, l’ascenseur se mit en branle. Il savait où il allait.
Elle ferma les yeux et vomit, enfin. Elle se mit à espérer sérieusement que cela fâche l’ascenseur, qu’il soit pris de folie meurtrière et qu’il décide de la tuer.
Elle commençait à comprendre que le lieu où il la menait serait sans doute pire que la mort.

Par Setsugekka


Cliquez ici pour revenir à la page précédente